Les entreprises de recyclage de la filière des ferrailles subissent la guerre économique menée par la Chine sur le marché mondial de l’acier. Elles se mobilisent et appellent les instances politiques aussi bien nationales qu’européennes à prendre des contre-mesures.

(Cette tribune est parue pour la première fois sur Ecogisements.org et peut être retrouvée dans son intégralité ici)

La tempête traversée par les prix des matières premières n’a pas épargné la sidérurgie européenne. La chute du prix de l’acier contraint la filière du recyclage des ferrailles à de lourdes difficultés. Les prix de vente des ferrailles se sont effondrés. Les recycleurs sont les premiers à en pâtir, avec une diminution considérable des tonnages de ferrailles qu’ils récupèrent. Leurs marges se retrouvent dès lors neutres, voire parfois dans le rouge.  D’une manière plus générale, c’est tout le secteur du recyclage qui doit défendre son avenir.

La santé économique de la filière tient désormais sur le prix du minerai de fer. Dernière pierre d’achoppement, il enregistre pourtant une chute inquiétante. Il était encore coté à 120 dollars il y a trois, contre à peine 55 dollars à l’heure actuelle.

Les recycleurs de ferrailles ne sont pas seuls à subir les conséquences négatives de la chute des prix de l’acier. C’est l’ensemble de la sidérurgie européenne qui se retrouve actuellement en difficulté. La situation économique du secteur inquiète d’ailleurs les pays producteurs d’acier.

La sidérurgie européenne déprimée, la ferraille en berne

Les ministres de l’Economie de l’Allemagne, de la France, de l’Italie, de la Grande Bretagne, de la Belgique et du Luxembourg ont interpellé la Commission européenne et le Conseil au début de février. Les deux institutions ont en effet reçu une lettre conjointe des ministres, dénonçant le dumping chinois sur l’acier. Ce qui conduit à une surproduction mondiale du matériau. L’Union européenne est « confrontée à des pratiques commerciales déloyales récurrentes dans un contexte de forte concurrence internationale intensifiée par une situation de surcapacité internationale », déclaraient les signataires de la lettre.

Les ministres de l’Economie alertaient également sur les risques socio-économiques encourus :« L’Union européenne ne peut rester passive lorsque l’augmentation des pertes d’emplois et des fermetures d’aciéries montre qu’il existe un risque important et imminent d’effondrement du secteur européen de l’acier. »

L’annonce récente par le groupe indien Tata Steel de la revente de l’ensemble de ses installations sidérurgiques au Pays de Galles a par exemple été reçue tel un coup de massue au Royaume-Uni. Le géant indien ne cache pas son inquiétude quant à la surproduction chinoise d’acier : « Il est probable que ces facteurs se prolongent à l’avenir et ils ont eu un important impact sur la compétitivité à long terme des activités au Royaume-Uni. »

A l’heure actuelle, 15.000 emplois sont menacés.

Les subventions de la Chine

En Europe, tous les regards pointent vers la Chine qui a adopté une politique de subvention de ses entreprises sidérurgiques. Ces aides ont permis au pays de croître ses exportations d’acier de 22% cette année. Une hausse qui a immédiatement provoqué une chute des prix sur le marché mondial. Les chiffres parlent d’eux-mêmes quant à la volonté politique de prendre la main sur le marché de la sidérurgie. Les estimations de BNB Paribas montrent par exemple que la Chine représentait à peine 16% de la demande globale d’acier en 2000, contre 46% en 2014. La production d’acier consolidée des pays du G7 a chuté quant à elle de 18,5% sur cette même période.

La déprime de la sidérurgie européenne amène à des conséquences directes du côté des recycleurs de ferrailles. Il est désormais plus rentable pour les aciéries électriques de produire à partir de minerai de fer ou de charbon qu’à base de ferrailles.

Un repositionnement du côté des recycleurs

En octobre 2015, le groupe belge Galloo annonçait son souhait de se défaire de six chantiers de collecte et de préparation des déchets métalliques en Ile-de-France et en Eure-et-Loire, au profit de Derichebourg. Cette nouvelle a été considérée comme un véritable signal faible par les professionnels du recyclage, soit une rupture nette de la confiance dans la filière des ferrailles. D’autres recycleurs pourraient alors emboîter le pas à Galloo en abandonnant des marchés traditionnels pour se repositionner sur des marchés de niche.

La chute du cours de l’acier précarise en outre la santé financière de la filière des VHU (véhicules hors d’usage), pourtant encore en quête d’équilibre en France. La filière risque gros car elle est soumise depuis le 1er janvier 2015 à un objectif de valorisation de 95%. L’Etat impose en outre un équilibre financier de la filière, sous peine de créer un éco-organisme. Une véritable épée Damoclès au-dessus des constructeurs automobiles…

Rebond ou tendance stable ?

Les prix des ferrailles ont regagné entre 5 et 10% au cours du mois de mars. Toute la question reste de savoir s’il s’agit d’un rebond temporaire ou d’une tendance durable. Les entreprises du recyclage restent cependant prudentes. La reprise durable de leurs activités se retrouve compromise par leur santé économique affaiblie.

Heureusement, le pire cauchemar des recycleurs de ferrailles ne s’est pas encore produit : être envahi par les ferrailles de la Chine qu’elle n’exploitera pas tant qu’elle possédera du minerai de fer à bas coût pour ses hauts fourneaux. Toutes les raisons évidentes restent donc présentes pour adopter une posture prudente.

L’appel à une volonté politique

L’heure n’est toutefois pas qu’aux constats, mais également à la mobilisation des acteurs. L’ensemble du secteur du recyclage, toute filière confondue, monte au créneau. Lors d’un débat organisé par L’usine Nouvelle en février, le président de Federec, Jean-Philippe Carpentier, appelait le gouvernement à des mesures d’accompagnement, une meilleure sortie du statut de déchet et l’élaboration d’une taxe carbone.

L’instauration d’une taxe carbone pourrait limiter l’usage du minerai de fer par les hauts fourneaux.« La production d’acier, grâce aux ferrailles, consomme des quantités d’énergie considérablement inférieures à celles nécessaires à la production à base de minerai de fer », rappelait récemment le président de Federec Métal, Jean-Pierre Gaudin, dans une tribune sur Le Cercle les Echos. « Qui dit moins d’énergie consommée dit réduction des émissions de CO2 », ajoutait-il.

La consommation de ferrailles en France et ailleurs en Europe reste encore limitée, selon le président de Federec métal. « Notre industrie du recyclage produit, en France, environ 13 millions de tonnes de ferrailles chaque année dont 7 millions sont consommées par les usines sidérurgiques implantées sur notre territoire. Le solde doit être exporté et tant que la structure de la sidérurgie en France n’aura pas évolué, ces exportations sont vitales pour l’industrie du recyclage. » Cette déclaration constitue un véritable appel des professionnels au gouvernement et aux instances européennes. En tant que second plus important producteur d’acier après la Chine, l’Europe a tout intérêt à répondre aux mises en garde des industriels pour préserver ses 11% de parts de marché et inverser la courbe des 85.000 emplois perdus chaque année dans la sidérurgie depuis 2008.